Life During Wartime, un Solondz soft mais brillant

Il y a un peu plus de dix ans par un doux matin de février sortait sur nos écrans l’un des films les plus trash de la fin du XXe siècle. Son titre : Happiness. Son créateur : Todd Solondz. Le réalisateur new-jerséyen plantait alors avec force les jalons de son cinéma sans concession, trois ans après Bienvenue à l’âge ingrat, son premier « vrai » long-métrage (Todd ayant renié son Fear, Anxiety & Depression de 1989). A l’époque, Solondz peignait sans aucune modération des portraits croisés de névropathes, suicidaires ou autres pédophiles avec un humour cinglant totalement décomplexé et immoral.

En 2001, Solondz s’érige véritablement comme une sorte de Woody Allen du côté obscur en sortant son chef-d’oeuvre selon moi, Storytelling. Avec la même verve sadicomique, il éclairait l’Amérique dans toute sa laideur, à travers une galerie de personnages incroyables, d’une humanité glaçante, qu’ils fussent victimes ou bourreaux, et jetait un regard clairvoyant mais impitoyable sur notre société.

Enfin en 2005, il commettait l’insurpassable Palindromes, incontestablement son film le plus sordide mais peut-être aussi le plus drôle, racontant les tribulations d’une jeune adolescente prénommée Avida, obsédée par son envie de devenir mère. Solondz y aborde des sujets aussi vastes que le suicide, l’avortement, la pédophilie, le fanatisme religieux, le handicap dans un road movie au ton unique, à l’humour glaçant et jubilatoire. Pour bien situer l’esprit du film, rien de tel qu’un petit extrait (de 20 minutes) : Avida qui se fait désormais appeler Henrietta, ayant fugué de chez ses parents, trouve refuge chez une dénommée Mama Sunshine, qui lui offre une place dans son centre d’hébergement pour enfants en difficulté, handicapés pour la plupart. L’occasion pour Avida/Henrietta de faire de belles rencontres et pour le spectateur d’assister à l’une des scènes de repas les plus déconcertantes de l’histoire du cinéma.

Palindromes : Todd Solondz dans toute sa splendeur

C’est donc là qu’on avait laissé Todd Solondz, et voilà maintenant Life During Wartime, film déjà conceptuel par le fait que ses personnages sont les mêmes que ceux d’Happiness, mais joués par des acteurs différents et dans un contexte spatiotemporel également différent (chacun a vieilli mais pas du même nombre d’années). Je précise tout de suite qu’il vaut mieux avoir vu Happiness pour comprendre ce qu’il se passe dans Life During Wartime : le sujet de ce nouveau film étant principalement la rédemption et le pardon, avoir vu clairement ce qu’il s’est passé précédemment aide beaucoup à comprendre la situation.

Pour résumer, l’histoire tourne autour de trois personnages féminins pour qui la vie familiale a globalement été un fiasco. Joy dont un des prétendants s’est suicidé et dont le mari actuel lutte contre ses addictions aux drogues, vols et obsessions sexuelles arrive à Miami pour faire le point auprès de ses deux soeurs, Helen, actrice hollywoodienne solitaire et névrosée et Trish, qui tente de reconstruire un couple après l’arrestation du père de ses enfants pour pédophilie. Celui-ci sort d’ailleurs de prison au début du film, et suscite toutes les interrogations de son fils cadet (le petit garçon de l’affiche) qui ne l’a pas connu et le croit mort.

L’esprit de Todd Solondz est toujours là : personnages névrosés (la fille de Trish emprunte du Prozac dans la trousse à pharmacie de sa maman), humour grinçant, notamment lors des scènes entre parents et enfants, sujets sensibles (pédophilie (encore), religion). Mais ce qui surprend cette fois, c’est le ton presque modéré voire mainstream qu’emploie le film. Beaucoup moins jusqueboutiste que ses prédecesseurs, Life During Wartime fait la part belle à la suggestion et l’introspection. Le film est pour sa plus grande partie méditatif et s’arrête sur ses personnages, les met en face de leur réalité, et les fait s’interroger sur leur condition.

Entre les deux épisodes, un changement de cap qui se voit aussi sur l’affiche

Les habitués de Solondz (dont je suis) seront un peu déroutés par ce revirement. S’est-il assagi ou a-t-il plié à la pression des studios ? Je n’en sais rien, mais cette nouvelle tonalité ne rend pas son film moins intéressant pour autant. Il lui reste une âme, une profondeur, et toujours une liberté de forme et de ton que l’on voit rarement au cinéma par les temps qui courent et qui, à l’image du dernier film des Coen par exemple, invite à revoir le film une deuxième fois pour en saisir tous les tenants et aboutissants.

Et encore une fois Solondz prouve qu’il sait s’entourer. Allison Janney, dont on avait déjà pu apercevoir tout le talent récemment dans Away we go, est absolument stupéfiante dans le rôle de Trish, mère essayant tant bien que mal de composer avec son passé, ses enfants et son nouvel amant. Ciaran Hinds, qui reprend le rôle du père pédophile rendu presque sympathique par Dylan Baker dans Happiness, compose ici un personnage sinistre mais déroutant, inquiétant mais lui-même désorienté face à une réalité à laquelle il ne peut échapper. Sa rencontre avec le personnage de Charlotte Rampling est d’ailleurs l’un des grands moments du film. Quant à Paul Reubens, sa composition d’un fantôme maladif et obsédé sexuel revenant d’entre les morts pour hanter Joy est macabrement géniale, bien loin du personnage de Pee-Wee Hermann qui l’avait rendu célèbre dans les émissions et le film du même nom.

Allison Janney, ma nouvelle actrice préférée

Après les surprises Mammuth, Kick-Ass ou L’épine dans le coeur (dans des styles très différents), Life During Wartime est donc une excellente conclusion à ce mois d’avril très riche en cinéma. Vive le vrai cinéma indépendant. God bless America.

Kick-Ass, un vrai film de super-héros

Dave (Aaron Johnson) est un ado normal et il veut devenir un super héros. Seul problème : il n’a ni super-pouvoir, ni aptitude particulière dans quelque domaine que ce soit, mais qu’importe, il est motivé c’est l’essentiel… Heureusement pour lui, il est suppléé dans sa lutte contre le crime par un duo père-fille surentraîné et pressé d’en découdre (Nicolas Cage / Chloe Moretz).

Kick-Ass est un film hétérogène. C’est d’abord une comédie, qui emprunte volontiers quelques running gags éculés depuis 15 ans et autres automatismes désespérants aux teens movies à la American Pie (branlette sur YouPorn, humiliation devant les casiers, bombasse inaccessible mais qui dit quand même oui à la fin, etc). Pour résumer, le côté gaguesque au premier degré du film est parfois un peu paresseux, par exemple on se repose beaucoup trop sur le capital sympathie que peut avoir Christopher « McLovin » Mintz-Plasse pour nous faire accepter son personnage pas très intéressant dans le film.

Mais Kick-Ass, heureusement, c’est surtout un film d’action, de baston, de super-héros, est c’est là qu’il percute. Car en plus de se payer légèrement la tête de quelques cibles majestueuses (Batman, Spiderman et d’autres), Matthew Vaughn s’approprie les codes du genre, réussit à les transcender et à livrer des scènes d’action bluffantes dignes des meilleures productions marvelesques. Rythmées, drôles, inventives, voire virtuoses, surélevées par une musique de bon aloi, c’est elles qui sont le moteur du film, et elles sont abondantes. C’est l’occasion également de se réjouir de quelques effusions et débordements gores complètement inattendus, mais du plus bel effet.

Ce joyeux bordel est porté par des interprètes inspirés, parmi lesquels on peut saluer Mark Strong en truand désorienté, ou Nicolas Cage excellent en vengeur impitoyable dans sa combi simili-Batman élégamment pourlingue.

On restera donc indulgent sur les quelques fautes de goûts ou autres creux scénaristiques abandonnés çà et là, car avec ou sans ses défauts Kick-Ass reste incontestablement un des films les plus réjouissants de ce mois d’avril.

Mammuth, un film marrant mais pas que

Serge, dit Mammuth (Gérard Depardieu) part en retraite et se rend compte qu’il lui manque certains documents pour toucher entièrement sa retraite. Sa femme Catherine (Yolande Moreau) le pousse à reprendre sa vieille moto, une Münch Mammuth, pour partir en quête de cette paperasse auprès de ses anciens employeurs.

Dès la première séquence, le ton est donné, le film s’ouvre sur un pot de retraite et surtout un discours du chef de service criant et hilarant de réalisme. Pas de doute, on est toujours dans la veine naturaliste de Aaltra et l’inspiration humoristique de Louise-Michel, les mecs de Groland n’ont pas changé. Gérard Depardieu et Yolande Moreau, dans un registre inhabituellement modéré, sont parfaits en couple de petit vieux ébranlé face à leur nouvelle situation, et on est presque triste du départ de Mammuth sur sa moto éponyme tant on a envie de voir le duo évoluer ensemble.

Finalement on n’y perd pas au change car le voyage de Mammuth est l’occasion de croiser sur son chemin un défilé de personnages tous plus barges les uns que les autres. Après une succession de sketches plus ou moins inspirés, portés par les guests désormais habituels (Benoît Poelvoorde, Siné, Bouli Lanners) et d’autres tout aussi savoureux (Anna Mouglalis, Albert Delpy, Dick Annegarn), les gags se raréfient, et si l’atmosphère reste gravement décalée, l’émotion s’installe, en particulier quand Mammuth fait la rencontre de sa nièce arriérée voire semi-folle, un personnage à la fois inquiétant et terriblement touchant.

Le film puise alors toute sa force dans la poésie qui se dégage de leur relation, une émotion toujours ponctuée de syncopes trash qui fait que le film ne tombe jamais dans le trop-plein émotif, sauf peut-être lors des apparitions hallucinatoires d’Adjani en fantôme de l’ancien amour de Mammuth, un peu artificielles, qui alourdissent plus la narration qu’autre chose.

Voilà donc un road-movie atypique, drôle et poétique, qui donne à Depardieu un rôle qui lui manquait depuis longtemps, celui d’un type simple, presque normal, mais pas pour autant ordinaire.

Une semaine de cinéma : Green Zone, Breathless, Adèle Blanc-Sec, Huit fois debout

Le film que je conseille : Breathless (Ik-june Yang)
2h10 mais jamais ennuyeux, Breathless raconte la rencontre entre un voyou et une lycéenne, et leurs différentes manières de vivre la violence de leurs milieux familiaux respectifs. Entre deux scènes de bagarre, jamais complaisantes et ellipsées par une réalisation subtile, Ik-june Yang dont c’est le premier film m’a cueilli avec une histoire d’amitié puissante et poignante, toute en simplicité. Restent quelques passages larmoyants auxquels j’aurais volontiers échappé, mais Breathless est de loin mon film de la semaine.

La bande-annonce de Breathless

Le film qui m’a pris la tête : Green zone (Paul Greengrass)
Si on me demandait de parler de ce film, je le décrirais comme une montagne de testostérone à deux balles, une espèce de gros barnum déjà vu cent fois au cinéma, un film qui alterne scènes d’actions étourdissantes et séquences de détricotage d’une intrigue dont j’ai décroché au bout d’une demi-heure. Et la caméra à l’épaule ça me fait chier. Mais comme dirait un écrivain que j’aime bien « Qu’est-ce que c’est mal filmé. Mal filmé selon quels critères. Ceux d’un orsonwellesien, d’un pierpaolopasolinien, d’un jacquestatien de mon genre… Ta gueule ». C’est décidé, je ne parlerai pas de ce film.

Un exemple typique de séquence en caméra portée qui m’agace grave

Le film dont je ne conseille que la première moitié : Huit fois debout (Xabi Molia)
L’histoire d’une femme (Julie Gayet) et d’un homme (Denis Podalydès) qui cherchent du boulot et qui n’en trouvent pas. Avant de sombrer dans le mélo sinistre, ce film est assez frais et drôle, en particulier les scènes d’entretiens d’embauche, particulièrement bien vues. Tout le reste du film c’est de la dépression en barre et de la pub pour Hey Hey My My, sauf quand apparaît à l’écran Denis Podalydès, excellent dans un rôle de chômeur qui s’en fout un peu.

Une bande-annonce qui ne reflète pas du tout le ton général ce film, plutôt glauque dans l’ensemble

Le film que je conseille à un enfant de moins de 8 ans bon public : Les aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec (Luc Besson)
Luc Besson sait ce qui marche au cinéma. Alors il réunit tout dans un seul film : la BD transposée à l’écran, l’Egypte, les dinosaures, la France des années 10 et la paire de seins de Louise Bourgoin. Ajoutons à cela des dialogues digne d’une cour d’école primaire, des effets spéciaux des années 80, Mathieu Amalric, Gilles Lellouche et Jean-Paul Rouve avec des moustaches ou des dents pourries et on obtient Adèle Blanc-Sec, le plus mauvais film de Luc Besson.

30 secondes, ça suffira amplement

Une semaine de cinéma : My Own Love Song, Ajami, Ensemble nous allons vivre etc., Le Choc des Titans

Depuis mercredi, j’ai vu quatre films. Voici donc mon mini-palmarès de la semaine :

Le film que je ne conseille pas : My Own Love Song (Olivier Dahan)
Renée Zellweger, Forest Whitaker, Elias Koteas, Nick Nolte, oh le beau casting que voilà. Oui mais non, on a déjà vu cette histoire cent fois, Whitaker en fait des tonnes (pourquoi diable l’ont-ils fait bégayer ?), on ne s’attache à aucun moment aux personnages, et la musique de Bob Dylan ben c’est pas terrible finalement. Pas bien.

La fin d’une scène de chant interminable

Le film que je conseille un peu : Ajami (Scandar Copti / Yaron Shani)
Un énième film de destins croisés, mais en Israël cette fois. Malgré son côté tire-larmes agaçant, le résultat est assez puissant, particulièrement le final, qui donne son sens au choix de narration non linéaire, un peu compliqué à suivre pendant le film. Il n’y a pas vraiment de message politique à tirer du film, juste un constat : c’est le bordel.

J’ai pas trouvé de scène d’Ajami sur Vodkaster, donc à la place, voici un extrait très intéressant du Pont des Arts d’Eugène Green

Le film que je conseille aux gens qui prennent du crack : Ensemble nous allons vivre une très… très grande histoire d’amour (Pascal Thomas)
Une comédie romantique complètement jetée, avec du lol à tous les étages. Ca démarre très fort, c’est frais, léger, un peu drôle et puis ça devient lassant, puis lourdingue, puis insupportable. Heureusement, ça se termine à ce moment là. Julien Doré et Marina Hands jouent mal, mais on s’en fout, l’ambiance est tellement surréaliste que ça passe bien.
NB : par contre je ne sais pas ce que tout le monde trouve de si génial à Guillaume Gallienne, qui n’est plus très drôle depuis son rôle dans Jet Set.

Un des extraits marrants de Ensemble nous allons vivre etc.

Le film que j’ai un peu honte de conseiller : Le Choc des Titans (Louis Leterrier)
Je dois être la seule personne sur Terre a trouver ce film sympathique. Je ne m’étendrais donc pas plus sur le sujet, d’autant que je l’ai déjà fait dimanche.

« Release the Kraken ! »