Typologie des causes de déchéance du cinéma comique français

Dans le paysage cinématographique et humoristique français (le PACHUF), le ciel s’est quelque peu assombri ces dernières années. Quand on dresse le pré-bilan de cette année 2011, même après mûre réflexion, il est difficile de trouver une meilleure comédie sortie sur les écrans que Low Cost de Maurice Barthélémy, qui souffre pourtant d’une certaine quantité de défauts.

MAIS QUE S’EST-IL PASSE ?? me demandez-vous. Ce à quoi je vous réponds en trois points :
- Nette baisse de régime des patrons, notamment Francis Veber dont le dernier soubresaut date de 2002 (Tais-toi !), Claude Zidi qui se contente désormais de téléfilms avec Pascal Légitimus pour occuper ses vieux jours, ou encore Patrice Leconte qui annonce tous les ans son retrait du monde du cinéma.
- Arrivée de successeurs malheureusement peu nombreux à être capables d’insuffler un nouvel élan au genre. Pour l’instant ils se comptent sur le doigt d’une main : Riad Sattouf, Gustave Kervern & Benoît Delépine, Quentin Dupieux, Michel Hazanavicius (ces deux derniers étant fréquemment attirés par d’autres sirènes).
- Pléthore de film malades, souffrant de symptômes divers mais identifiables. D’ailleurs je me propose de faire l’inventaire des maux courants du cinéma d’humour français, en prenant pour cas d’étude les navets sortis en 2011, qui constituent à mon avis un panel représentatif de la production actuelle.

ERREUR N°1 : COMPTER SUR LA PRESTATION DESOPILANTE DES ACTEURS

1.a. Casting has-been
Tout le monde n’a pas une force comique innée, encore moins Charlotte de Turckheim (La Croisière) ou François-Xavier Demaison (La chance de ma vie). L’erreur de ce genre de comédie est de croire que, parce que le tournage s’est passé dans une atmosphère joviale et rigolarde, que l’ambiance était incroyablement bon-enfant, et qu’on s’est beaucoup amusé sur le plateau le jour où Antoine Duléry s’est pointé habillé en femme (ha ha ha la scène où il oublie qu’il est travesti et reprend sa voix d’homme, du jamais-vu), le spectateur sera nécessairement happé par l’enthousiasme ambiant. Mais non, quand les gags sont éculés et les personnages caricaturaux (surtout joués par Marilou Berry ou Jean Benguigui), les seuls motifs de satisfaction, s’il faut en trouver, restent les exploits personnels d’Armelle ou d’Elie Semoun, c’est dire.

1.b. Surjeu et prise d’accent
Dans Les Tuche, Jean-Paul Rouve et Isabelle Nanty prennent (avec un certain talent) un accent qui ne semble venir d’aucune région, appelons-le l’accent beauf. Evidemment, c’est avec une extrême tendresse qu’Olivier Baroux traite ses personnages, motif souvent évoqué pour se permettre de repousser les limites de la condescendance. Même punition pour Beur sur la ville et Halal police d’état, qui sous couvert de tolérance et d’anti-racisme nous présentent des représentants de minorités visibles flanqués d’accents factices et insupportables, qui constituent dès lors le seul ressort de comédie (conséquence directe de l’apparition du syndrôme Doudou, une des nombreuses plaies infligées à l’humour français par le tandem infernal Omar & Fred).

 

ERREUR N°2 : AVOIR TROP D’AMBITION

2.a. Le film-concept
Quand on est un auteur de BD respecté (comme Pascal Rabaté) et qu’on décide de faire un film, on ne peut décemment pas faire comme les autres, il faut que ce soit un peu concept, un peu original. Alors on décide de faire un film sans parole, on décide de devenir le Tati de l’an 2011, et on fait Ni à vendre ni à louer. Et les gens, dans la salle, se font bien chier la bite.

2.b. Le film qui dénonce
Quand on n’a plus rien à prouver après avoir signé nombre de comédies populaires (comme Cédric Klapisch), il faut prendre un tournant un peu destroy, il faut un peu faire dans la dénonce. Surtout que c’est la crise, quand même. Du coup, on a presque envie de se prendre pour Ken Loach, on croit que c’est le moment de passer un cap. Alors on dit que Gilles Lellouche est un trader, que Karin Viard est une bonniche et on fait Ma part du gâteau. Et on se ramasse.

2.c. Le combo concept/dénonce
Par contre quand on est un peu un nobody (comme Audrey Estrougo, Stéphane Kazandjian ou Xavier Durringer), il faut vraiment se démarquer. Alors on choisit de faire une comédie musicale avec Leila Bekhti et Benjamin Siksou par exemple (Toi, moi, les autres), mais une comédie musicale qui dénonce grave l’expulsion des sans-papiers avec des chansons qui font pleurer, entre deux éclats de rire (hopefully). Ou alors on décide d’inventer le concept de documentaire à la Michael Moore mais fictionnel, et on met Laurent Lafitte et FX Demaison dedans, et on en profite pour dénoncer la crise et les salauds de banquiers qui nous gouvernent (Moi Michel G, milliardaire, maître du monde). Ou alors on tente carrément d’être subversif à mort, et on s’attaque au biopic de Sarkozy, et on fait La Conquête, sans angle, sans idée, sans mise en scène. Trop d’ambition mal placée tue le cinéma ; échec cuisant dans les trois cas.

 

ERREUR N°3 : OUBLIER D’ÊTRE DRÔLE

3.a. La comédie douce-amère
Quand on ne sait pas trop faire rire, le plus simple c’est de prendre un thème un peu passe-partout, sujet aux rires et aux pleurs, comme la relation père-fils (Mon père est femme de ménage), l’immigration (Les femmes du 6ème étage), l’échec social et/ou amoureux (Itinéraire Bis), et de jouer la carte du doux-amer. Le problème c’est qu’au final, ce n’est souvent ni doux, ni amer, ni drôle. Heureusement, parfois, Luchini et Cluzet sont là pour réhausser le niveau (mais pas Leila Bekhti)

3.b. La promenade de santé
Tu veux tourner un film comique et tu n’as pas trop d’idées ? Qui es-tu ? Ah, tu es Dominique Farrugia ? Alors c’est très simple, tu as de l’argent et une petite crédibilité donc tu n’as qu’à te brancher en mode buddy-movie, embaucher deux acteurs connus et rigolos (Franck Dubosc – Richard Berry) et hop c’est parti. Ça donne Le marquis, film sympathique, pas désagréable à regarder, mais jamais drôle. Le spectateur en gardera la même sensation qu’après un Paris-Reims en TGV passé à voir défiler les champs de maïs et les forêts de conifères. Si tu as trois acteurs connus et rigolos (Dubosc-Darmon-Lemercier), ça peut être (un peu) plus intéressant déjà (Bienvenue à bord).

 

3 commentaires sur “Typologie des causes de déchéance du cinéma comique français

  1. Hahaha je n’ai vu aucun de ces films parce que je me suis justement épargné l’horreur d’aller les voir, mais je pense être bien d’accord avec tout ça et l’article m’a fait marrer !

  2. Je ne vais que très rarement au cinéma pour trois raison : le peu de temps que j’ai je le partage en famille, à la maison ou en promenades, et donner du fric à des bonimenteurs en mal de gloire, hyper-sponsorisés par toutes sortes de marques me dégoûte franchement, vu le salaire que j’ai. Les aider à se payer un énième villa dans le Sud alors que comme pas mal de français j’ai du mal de temps en temps à boucler mes fins de mois, dossier de surendettement etc…Bref, les pompes à fric, ont détruit le rêve. Il apparaît que le comique français n’est plus depuis la disparition de Fernandel, de Defunes, voir des one man chow man, tenter des répliques filmées n’a plus rien de spontané et fait pitié à voir. Depuis que Smaïn avait plus ou moins escamoté sa carrière avec celle de Pierre Richard en jouant les bons beurres notamment, navré pour les fans de Debbouse mais il est nul et nul doute que nos comiques du moment n’auront aucune postérité, à l’image des produits chinois en plastique. Donc je partage tout à fait votre avis, vos arguments sont bien étayés et justifiables autant que vérifiables. Bravo à vous et au dernier commentaire de James.

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