Comment raconter une blague au XXIème siècle ?

En ces temps mouvementés, j’ai décidé d’aborder un vrai problème que pose la pratique de l’humour au quotidien. Aujourd’hui je vais parler de l’histoire drôle. De la blague, quoi.

Aujourd’hui, on ne raconte plus de vraie blague, comme autrefois, sans arrière-pensée. Finies les scènes de repas où l’un des hôtes interrompait la conversation en criant « c’est comme le mec qui va chez le primeur… vous la connaissez pas celle là ? », etc. ou même directement sans prélude, à sec : « ah tiens ! c’est le mec qui va chez le primeur, il demande : vous avez des betteraves ? », captivant en un instant un auditoire déjà acquis à la cause du raconteur, avide de rire.

Un de ces moments d’hilarité générale qui se font de plus en plus rares

Mais c’est fini tout ça, la blague est devenue ringarde. On rechigne à la raconter, et si on fait l’effort, ce n’est jamais sans une pointe d’ironie dans la voix. On fait semblant d’en raconter de bonnes, mais voilà en réalité ce qu’on raconte :

  • des blagues au second degré : Ouvertement racistes, misogynes, homophobes, nauséabondes, intolérables. On les raconte avec un ton détaché, montrant par là qu’on ne s’associe pas aux gens qui rient sérieusement. On mime un personnage sinistre qui raconte une blague, et l’auditoire rit de cette composition cocasse. Les professionnels usant de ce stratagème héritent aussitôt du titre de nouveau-Pierre-Desproges.
  • des blagues métas : Qu’est-ce qui est petit et marron ? Un marron. Mr et Mme Zidane ont un fils, comment s’appelle-t-il ? Zinedine. Ici on parodie le principe de la blague, on s’en approprie les codes pour désamorcer la chute et créer le décalage. Oui, oui, pourquoi pas, mais le répertoire est vite épuisé (vous ne pourrez jamais raconter qu’un seul monsieur-madame de toute votre vie, c’est ça l’existence dont vous rêvez ?)
  • des blagues absurdes : Là on raconte tout simplement n’importe quoi, le rire provient de l’absence de repères de vos interlocuteur. Les gens vous demandent si vous avez fini votre blague pour être sûr de pouffer au bon moment. Mais c’est un pouf de politesse, de désorientation, voire de gêne. C’est le premier pas vers un futur morose, que nous prédisait Quentin Dupieux dans son magnifique film d’anticipation Steak.
  • des blagues pourries : Il y a peu, on les introduisait encore en annonçant « j’ai une blague mais elle est nulle hein ! » Maintenant on ne prend même plus cette peine, il est tacitement acquis qu’une blague doit être nulle. Plus la blague est mauvaise, plus l’auditoire ricane. D’après une étude, environ 78% des blagues du SAV d’Omar et Fred exploitent ce principe tout simple et peu coûteux en énergie.
  • des blagues fourbes : pour ne pas passer pour un plouc, on fait semblant de raconter une vraie anecdote, dont on ne dévoile la vraie nature qu’au tout dernier moment comme dans la vidéo ci-dessous. L’effet est plutôt réussi mais comme le souligne bien lumièredudivin en commentaire « En fait elle est pas marrante sa blague, elle est nulle à chier ! comme son histoire de merde ! » Ce contributeur n’a pas tout à fait tort.

 

Dans tous les cas, on se moque de la blague, on ne rit plus de ce qu’elle raconte mais du fait même de la raconter, on se moque du principe de la blague, en somme.

Pourtant, raconter une blague est un moment intense de la vie quotidienne, une micro-aventure humaine comparable à l’escalade d’un petit sommet ou à un exploit sportif en championnat départemental. Si j’osais, je parlerais même d’une sorte de coït intellectuel où la chute serait l’orgasme, le moment d’extase, d’éclaboussement, après quoi tout s’arrête. Avant elle, il y a cette longue montée en puissance qui consiste à installer l’intrigue, les bases du rire à venir, s’attarder ça et là sur des petits détails, provoquer un léger tangage dans la croisière de l’humour.

Mais attention tout ceci est à la fois très technique et surtout très périlleux sur le plan psychologique. Voici peut-être la raison pour laquelle ceux qui s’y aventurent se raréfient. Croisez trop longtemps le regard de l’auditoire, et ses yeux vous agrippent. Personne ne rit : forcément, c’est la chute qui est censée être drôle, pas ce qui la précède ; et le moment est intense, douloureux presque.

Vous êtes seul à parler, vous menez la danse, le poids des regards vous accable. Plus l’intrigue avance et plus le silence qui entoure vos paroles est pesant. Plus vous vous rapprochez de la fin, plus vos organes deviennent lourds, moins votre coeur pompe de sang. Vous arrivez tant bien que mal à la chute. Vous pensez que le plus dur est fait ? Perdu. Le moment de vérité est ici. La partie technique.

Comme je suis un mec sympa, je vais vous expliquer comment vous y prendre, comme le faisaient nos aïeux dans la plus pure tradition de l’humour français. Vous pourrez alors mettre en application ces conseils et revenir dans le droit chemin, être l’un des premiers à dire non à cette société qui vous impose le second degré, qui vous impose la goguenardise et la négation de l’humour brut. Raconter, vraiment, des histoires drôles.

Ainsi que l’ont définit les théoriciens de la musique, un son musical se distingue du bruit par quatre caractéristiques : la durée, l’intensité, le timbre et la hauteur (le ton). La chute d’une histoire drôle c’est pareil, et la mauvaise maîtrise de ces paramètres peut faire de vous la risée d’une soirée (« ehh regarde c’est le mec qui a foiré la blague de la tarte au concombre tout à l’heure !»).

Décomposons :

  • Intensité : Conserver le même volume, il peut être fort ou faible, peu importe votre style mais tenez-vous-y. NE SURTOUT PAS CHEVROTER, c’est la marque des faibles, de ceux qui ne savent pas raconter, ou qui n’en avaient pas vraiment envie. Le chevrotage est le pire ennemi du pitre.
  • Timbre : assumer à fond la chute même si la foi n’y est plus, et idéalement prendre un ton de RIGOLADE. C’est régulièrement un personnage qui énonce la chute, eh bien faites le comédien, jouez, mettez-vous dans sa peau merde ! Attention : s’il y a des personnages célèbres dans la blague, ne jamais faire d’imitation, et surtout pas Jacques Chirac
  • Durée : les gens sont disponibles, ouverts, tendus, la chute doit tomber comme un couperet, elle doit leur trancher la tête de rire. Une chute trop longue vous mènera irrémédiablement vers votre perte. De la même manière, expliciter votre blague si son effet vous semble indigne est une erreur. Si quelqu’un vous le demande, fuyez.
  • Hauteur : toujours raconter ses blagues en fa dièse.

Spectrogramme de la blague de la bite qui poursuit un cul

Bien sûr je ne vais pas vous abandonner sur ces quelques bases très théoriques, et je vais même vous proposer une expérience vertigineuse.

Pour commencer, choisissez entre ces deux blagues : la blague de la poule ou la blague du stylo.

Ensuite, tel dans un livre dont vous êtes le héros, vous choisirez un lien sur la colonne de droite de la page choisie, puis vous choisirez un lien sur la colonne de droite de la page suivante, et ainsi de suite. Vous verrez qu’après une trentaine de blagues, la science du rire s’infusera en vous, et vous redeviendrez, enfin, un vrai blagueur.

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